Ces dernières années, nous avons eu l’occasion d’élaborer plusieurs études patrimoniales sur différentes écoles montréalaises. Ces études nous confirment que les bâtiments scolaires se trouvent au cœur des quartiers et des expériences de vie des gens. Leur présence, à travers leurs dimensions matérielle et immatérielle, représente une thématique importante du patrimoine urbain montréalais.

Au tout début de 2021, nous avons entamé l’étude patrimoniale et le plan de conservation de l’ancienne école secondaire Baron Byng, située sur la rue Saint-Urbain, près de la rue Rachel, dans l’arrondissement du Plateau-Mont-Royal. Cette étude met en relief la richesse de l’histoire associée à cette école et à sa communauté, puis celle de ses occupants subséquents, l’organisme Jeunesse au Soleil. Nous avons découvert un lieu rassembleur, théâtre de grande créativité, possédant une forte valeur sociale.

Un lieu de créativité

Les années 1930 constituent un âge d’or de la culture yiddish au Canada, fleurissant entre autres au pied du Mont-Royal et donnant naissance à une littérature et à des courants artistiques d’une grande intensité. Des poètes yiddish, des cercles d’intellectuels et une école de peinture originale émergent ainsi, inspirés à la fois des courants est-européens et de la vie montréalaise.

Construite en 1922 dans l’ouest du Plateau-Mont-Royal, non loin du boulevard Saint-Laurent, l’école Baron Byng est imprégnée de cette vie intellectuelle et politique, qui stimule la liberté d’expression et le progressisme. On y promeut dès les débuts, la créativité, la curiosité et les expériences pédagogiques. À ce titre, la contribution d’Anne Savage, qui y a enseigné la peinture, est également significative dans l’émergence du mouvement des peintres juifs de l’entre-deux-guerres. Pendant vingt-six ans, Anne Savage a dirigé une classe très vivante, mettant en œuvre les idées de grands professeurs d’art d’Europe, tels Franz Cizek, R. R. Tomlinson et Marian Richardson, et des États-Unis, tels le philosophe John Dewey et les professeurs Kimon Nikolaides et Victor D’Amico, fers de lance d’une éducation progressiste. Libérant ses élèves des anciennes méthodes de la copie et du calque, elle leur donne de grandes feuilles de papier sur lesquelles ils peuvent peindre en toute liberté.

Plusieurs de ses élèves figurent parmi les artistes de l’école de peinture juive montréalaise, dont Jack Beder, Alexandre Bercovitch, Éric Goldberg, Alfred Pinski et Sylvia Ary. Ces artistes dépeignent les réalités sociales de leur époque, évoquant notamment les épreuves et les inégalités avec lesquelles les immigrants juifs devaient composer. L’école Baron Byng a ainsi formé de nombreux artistes et écrivains de grande renommée, dont plusieurs qui se distinguent d’ailleurs par leur esprit subversif, comme Mordecai Richler.  L’écrivain canadien, reconnu partout dans le monde, a souvent fait référence à Baron Byng dans ses écrits, notamment dans l’ouvrage The Street. Aussi, il nomme parfois l’école Fletcher’s Fields High dans ses nouvelles littéraires. Les différents personnages notables qui ont fréquenté l’école Baron Byng ajoutent ainsi à la valeur immatérielle du lieu.

L’école Baron Byng marque ainsi l’histoire de la communauté juive de Montréal. Le site web du Musée du Montréal Juif montre bien cette importance :  « De nos jours, l’école Baron Byng occupe une place mythique dans l’imaginaire de plusieurs Juifs de Montréal qui ont grandi près de la Main ». Cette école est indissociablement liée à l’histoire de la communauté juive à Montréal. La consultation du musée virtuel de Baron Byng et la lecture de plusieurs de ses archives montrent que le sentiment d’appartenance et d’unité marque l’histoire de cette communauté étudiante très soudée. Les témoignages évoquent avec unanimité l’esprit de l’école. Les anciens élèves semblent évoquer deux ingrédients majeurs au fondement de cet esprit, les professeurs et l’esprit de camaraderie. Ces témoignages célèbrent sans réserve les grandes qualités humaines et pédagogiques des professeurs et évoquent leur pleine implication auprès des élèves. L’école Baron Byng a su maintenir un corps professoral talentueux et engagé, nourri par une ouverture internationale. Plusieurs anciens élèves citent, notamment, en exemple les professeurs régulièrement invités à leurs fêtes familiales.

Un creuset d’intégration

Bien que les élèves étaient principalement de confession juive, l’enseignement religieux demeurait extérieur à l’école et les événements liturgiques importants ne se signalaient que par l’absence des élèves les jours requis. L’absence de pratique confessionnelle et la situation de l’école au cœur d’un quartier immigrant ont favorisé l’accueil d’élèves issus des autres communautés immigrantes : grecque, espagnole, polonaise, ou encore italienne. L’école est devenue rapidement un creuset d’intégration pour les nouveaux arrivants. À une époque où les écoles catholiques et protestantes imposent un enseignement religieux, l’école Baron Byng semble avoir mis en pratique avant l’heure les principes de laïcité.

Les professeurs de l’école issus en partie de l’immigration, souvent dotés d’un haut niveau universitaire, dispensent un enseignement reconnu pour sa richesse et sa grande qualité.

Pour les communautés immigrantes fraîchement arrivées, les liens sociaux et affectifs sont très importants et l’école représente un terrain fertile pour leur développement. Les valeurs éducatives promues par les professeurs et le besoin de rapprochement et d’amitié des élèves indépendamment des cultures d’origine ont laissé aux anciens élèves un souvenir de générosité et de grande ouverture. Appliquant les principes de la laïcité avant l’heure, l’école a su également favoriser autant l’intégration à la culture québécoise que les liens entre les différentes cultures. L’une de ses anciennes élèves se rappelle l’esprit de l’école comme  “un creuset d’amitié”.

Au fil des années, plusieurs rencontres des différentes cohortes d’anciens étudiants se sont déroulées à l’école, et ce, même après sa fermeture. Sid Stevens, cofondateur de Jeunesse au soleil et ancien élève,  mentionne que d’anciens diplômés de l’école vivant à l’extérieur du pays visitent régulièrement Moishes, Schwartz’s et Baron Byng et Sun Youth lors d’une visite de passage dans la ville … comme un pèlerinage.

Jeunesse au Soleil et la solidarité du quartier

Pour une raison de baisse démographique, l’école Baron Byng ferme définitivement ses portes en 1980. Par chance, les lieux seront habités de nouveau par d’anciens étudiants qui portent une mission communautaire depuis 1954.

Earl de La Peralle et Sid Stevens, respectivement âgés de 9 et 13 ans, fondent The Clarke Street Sun, un journal de quartier écrit à la main qu’ils louent à deux cents l’exemplaire aux familles du quartier. Avec l’argent récolté, ils organisent des événements sportifs et acquièrent de l’équipement pour les jeunes. En 1964, The Sun Youth Organization est fondé et ils déménagent en 1967 dans la maison blanche au pied du Mont-Royal. L’appui de Jean Drapeau permet d’étendre les activités aux problèmes récurrents que vivent les jeunes. L’organisme offre une banque alimentaire, intervient sur les lieux d’incendies et crée des échanges avec le quartier pour la prévention du crime. Le journal, alors rebaptisé The Sun, cesse ses activités en 1980 ; l’organisation concentre ses efforts pour contrer la pauvreté et accompagner les jeunes.

Le déménagement de Sun Youth / Jeunesse au Soleil dans le bâtiment abandonné de Baron Byng permet d’ouvrir officiellement la première banque alimentaire à Montréal. Les programmes d’aide continuent de se développer et sont regroupés en trois départements : services d’urgence, prévention du crime et sports et loisirs. Une base de plein air est inaugurée à Rivière-Rouge dans les Laurentides. Pour Jeunesse au Soleil, des événements importants ont marqué l’esprit de tous : les tournois de basket-ball, les distributions de paniers de Noël, la distribution de vélos neufs pour les enfants et la distribution de vêtements neufs.

L’équipe de basket-ball et de football, les Sun Youth Hornets, acquiert une renommée dans sa discipline, puis à travers la province. Cette équipe a permis au gymnase de devenir un endroit mythique, un lieu unique qui est reconnu par les équipes de basket-ball à Montréal.

Un témoignage d’une employée de Jeunesse au Soleil mentionne que certains jeunes ont pratiquement été élevés dans ce lieu, par le biais de l’organisme. Plusieurs jeunes y ont fait les camps de jour, y ont rejoint les équipes sportives, y ont trouvé des emplois ou y ont fait du bénévolat. C’était un point de rencontre pour ces jeunes, qui ont passé une partie de leur enfance et adolescence dans ce bâtiment de la rue Saint-Urbain.

À travers la recherche sur la valeur sociale de l’école, nous avons fait l’expérience émouvante d’accueillir les témoignages de ces anciens élèves et des employés de Jeunesse au Soleil. Le lien identitaire manifesté renforce la valeur patrimoniale du bâtiment et donne des pistes quant à des stratégies de mise en valeur pour les futures générations d’usagers et des citoyens. Gardez l’œil ouvert la prochaine fois que vous passerez près des rues Saint-Urbain et Rachel … Vous pourriez y voir, au détour d’une balade, un bâtiment porteur de sens pour toute une communauté !

Sources bibliographiques :

1. Anne McDougall, « Anne Savage », Vie des arts, vol. 21, no 86,‎ 1977, p. 50–53

2. Pinski, Marian, « Baron Byng High School », Musée du Montréal juif, en ligne, <http://mimj.ca/location/1732>.

3. « Videos | Baron Byng High School Museum », http://www.baronbynghighschool.ca/video-lists/ (30 mars 2021). Témoignage de William Novick (BBHS ’40)

4. Idem. Témoignage de Peter Metrakos (BBHS ’77)

5. Idem. Témoignange d’Evelyne Abitbol (BBHS ‘69)

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