Petite histoire du 201 rue Sainte-Catherine Est

Les bâtiments d’une ville se dressent toujours, immuables, parfois anonymes et souvent mystérieux. Ils s’offrent au regard des passants, se dévoilent un peu pour ses occupants, mais leur histoire reste bien souvent cachée. Depuis cet été, nous occupons un nouvel espace au 201 rue Sainte-Catherine Est, dans un bâtiment à l’histoire fascinante. En voici la deuxième partie.

Situé au coin des rues Hôtel-de-Ville et Sainte-Catherine, le bâtiment propose une architecture qui s’apparente à celle de l’École de Chicago. Cette influence architecturale majeure et états-unienne se développe dans un esprit d’urbanité, lié à l’apparition du gratte-ciel, un des symboles de la ville moderne. Ces bâtiments se déploient en hauteur et présentent des techniques constructives innovantes, notamment grâce au mur-rideau et à la structure en acier. Ce style apparaît à Chicago, après l’incendie de 1871 qui a décimé la ville. Les façades sont pourvues de larges pans vitrés et de blocs de terracotta, type de parement associé à ce mouvement en architecture. Ce revêtement est plutôt rare à Montréal et se retrouve sur quelques façades comme celle du bâtiment de la Banque du Canada au coin de l’avenue du Parc et la rue Laurier.

Construit en 1910, le bâtiment s’appelle alors Édifice Labelle et abrite la salle d’exposition et les bureaux du magasin de meubles d’H.P. Labelle. Auparavant installée sur la rue Notre-Dame, la compagnie déménage alors sur la rue Sainte-Catherine, qui, depuis l’arrivée du grand magasin Morgan en 1891, ne cesse d’évoluer comme l’artère commerciale la plus foisonnante de la ville. Outre les grands magasins qui essaiment la rue d’est en ouest, les théâtres et cabarets apparaissent… Bref, la rue Sainte-Catherine bouillonne d’activités et se présente comme un lieu de divertissement prisé.

Une estampe de James Lovell Wiseman datée de 1893 présente la compagnie H.P. Labelle comme un fabricant de meubles. Puis, selon une annonce publicitaire publiée dans La Gazette de Berthier le 13 octobre 1905, la compagnie H.P. Labelle accueille les clients dans ses salles d’expositions pour vendre meubles et tapis accompagnés d’un service de livraison exécutée avec promptitude. 

En observant les plans d’assurance-incendie, on remarque que déjà en 1926 le bâtiment n’est plus le magasin d’H.P. Labelle, mais un immeuble à bureaux appartenant à la Power & Light Electric. Puis, en 1939 et en 1954, on y retrouve des manufactures de vêtements, des bureaux et un bureau de poste. Qu’en est-il arrivé de H.P. Labelle et de ses meubles promptement livrés ?

Vu de l’extérieur, le bâtiment apparaît uniforme, construit et exécuté d’un coup. Rien ne permet de déceler une anomalie quelconque ou une construction étrange. Pourtant, une photo d’archive retrouvée et quelques estampes du passé présentent une tout autre histoire.  

Il est surprenant de constater que le bâtiment actuel fut construit en deux temps, tant les façades ne témoignent pas du tout de cet agrandissement effectué dix ans plus tard, en 1921. Georges-Alphonse Monette (1870-1941) est l’architecte du projet initial et potentiellement celui de l’agrandissement, quoique les sources ne le précisent pas. Cet architecte montréalais, ayant bossé à Boston quelque temps avant de s’établir pour de bon à Montréal pour y façonner la ville de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle. Il fonde son agence en 1895 et construit plusieurs bâtiments de toutes typologies : bâtiments à bureaux, églises et couvents, écoles et maisons en rangées.  

Il est aussi intéressant de noter que le bâtiment a conservé la majorité des caractéristiques architecturales de la conception originale. Le parapet, que nous imaginons en terracotta, a disparu de l’ensemble aujourd’hui. Le couronnement est maintenant composé d’une corniche à modillons plutôt imposante, avec quelques éléments décoratifs qui distinguent le dernier étage de l’édifice. Le dessin de façade reste le même avec ce rez-de-chaussée et premier étage largement vitré, une portion de façade à fenêtres régulières et un entablement ouvragé avec modillons. L’agrandissement de 1921 s’insère parfaitement à côté du bâtiment existant et il assure sa continuité. 

Nous sommes tombées sur une photo d’archives fascinante, provenant du fond de photographies anciennes du musée McCord-Stewart, montrant l’intérieur des bureaux d’H.P. Labelle. On reconnaît l’espace dégagé et l’emplacement des colonnes de ces bureaux, que nous soupçonnons être à l’un des étages. Rien de plus touchant que de s’inscrire, encore une fois, dans la continuité d’un lieu.

Sources :
H.P. Labelle. 1870. Illustrations de périodiques. Albums Massicotte. https://collections.banq.qc.ca/ark:/52327/2083369.

  • H.P. Labelle 1910. 1910. Illustrations de périodiques. Albums Massicotte. https://collections.banq.qc.ca/ark:/52327/2083366.
  • Intérieur de H. P. Labelle & Cie, Montréal, QC, 1920. 1920. Plaque sèche à la gélatine. Musée McCord.
  • J. A. Lepage et H. P. Labelle & Cie, rue Sainte-Catherine, Montréal, QC, vers 1920. 1920. Plaque sèche à la gélatine. Musée McCord.
  • James Lovell Wiseman. s. d. H. P. Labelle fabricant de meubles. Estampe.
  • Underwriters’ Survey Bureau. 1926. « Insurance plan of the city of Montreal, Quebec, Canada, volume III ». Toronto ;Underwriters’ Survey Bureau Limited,1926. https://collections.banq.qc.ca/ark:/52327/2244213.
  • s.n. 1939. « Insurance plan of the city of Montreal, volume III ». Toronto ;the Bureau,1939. https://collections.banq.qc.ca/ark:/52327/2246837.
  • s.n. 1954. « Insurance plan of the city of Montreal, volume 3 ». Toronto ;Underwriters’ Survey Bureau Limited,1954. https://collections.banq.qc.ca/ark:/52327/2244195.

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